Il est aussi un témoignage sur le moment de l'exil de la famille royale par le colonisateur et donne un éclairage sur la relation de feu SM Mohammed V avec les réseaux nationalistes. Le docteur Henri Dubois-Roquebert présente également des révélations sur la lutte qui opposa le Palais Royal à la Résidence générale et sur les conditions de vie de la famille royale exilée en Corse et à Madagascar.

Jacques REITZER commente ces évènements:

in http://www.mohammedv.ma

"Dans l'épreuve - aussi _ injuste qu'odieuse que les féodaux de -tous bords lui imposaient, -l'Homme dominait sa rancÅ“ur et dans le concert- de haine qui se déchaînait contre lui prêchait l'harmonie et l'entente. - Le temps de l'exil est hélas là ; la rupture brutale de tout ce qui était- une habitude de vie avec un- pays et un -peuple qui étaient son souci. - Pour cette période, je ferai appel aux témoignages du Docteur Dubois Roquebert et du Colonel Touya qui fut à Antsirapé son geôlier mais qui sut être un confident et un ami de qualité. C'est à Zonza, en Corse, que le Docteur alla lui rendre visite quelques semaines après que Sa Majesté fut arrachée à son Pays. J'ai la chance de posséder le compte-rendu qu'il rédigea à son retour de Corse. Écoutez Ayant obtenu du Ministère des Affaires Étrangères l'autorisation de me rendre à Zonza, je parvenais le ler octobre 1953 à l'Hôtel Mouflon d'Or qui annonçait sa présence par un panonceau assez minable qui promettait à sa clientèle un confort moderne à des prix modérés. Ma prise de contact avec le prisonnier fut particu­lièrement émouvante. J'étais en effet le premier français ami qu'il voyait depuis son départ du Maroc et retrouvait celui qui, pendant tant d'années, avait été le témoin de sa vie quotidienne et parfois le confident de ses peines. Le décor était simple, la place mesurée, il s'agissait davantage d'un campement que d'une instal­lation digne de ce nom. Des caisses étaient entassées les unes dessus les autres, certaines suppléant l'insuffisance de sièges."

''Le Résident Général, après avoir fait encercler le Palais, s'y présente, et exige de Sa Majesté qu'elle signe un protocole ou plutôt un diktat. L'on pensait après ce coup de force que les conjurés allaient mettre un terme à leur entreprise ; hélas, il n'en fut rien et c'est à Marrakech que Glaoui et Kettani rassemblent leurs complices pour y proclamer, sous la protection de l'armée et de la police, en violation du traité du Protectorat, un Sultan à leur dévotion. Les émissaires du gouvernement se rendent auprès de Glaoui et Kettani, mais ignorent le- Souverain et, sur les recommandations de De Blesson, de Boniface, de Vallat et du Général Duval acceptent un compromis aberrant et laissent proclamer Imam, un inconnu que l'on est allé chercher à Fès. A notre retour, Clostèrmann et moi, nous nous rendons à Rabat pour rendre compte de notre mission. Après avoir été interpellés par la police, nous pouvons, grâce au Prince Héritier, rencontrer Sa Majesté et lui faisons part de notre pessimisme. C'est alors que le Souverain, avec sérénité, nous déclara qu'il était allé à l'extrême limite de ses concessions et qu'il était prêt à accepter les conséquences de ce que la dignité et l'honneur lui commandaient de refuser. Le lendemain, alors qu'à Marrakech l'on avait proclamé Sultan, l'Usur­pateur, afin de pouvoir célébrer l'Aïd Él. Kébir selon dès normes imposées, le Souverain- légitime prenait, avec les siens le chemin de -l'exil parce qu'il avait refusé de se soumettre et de soumettre son -peuple et son pays au bon plaisir delx féodaux et d'aventuriers."

"Inutile de dire -les commentaires délirants dès possédants français qui voyaient dans cette issue s'ouvrir une ère- de -paix et de prospérité. Pourtant, ils n'allaient pas tarder à déchanter à peine quelques semaines- après. le- 20 août. Allal Bèn Abdallah tenta d'abattre celui que l'on appelait le Sultan dès Français. Sur l'action politique de Sa Majesté, dans son exil de Corse et de Madagascar, je ne peux guère porter -témoignage si ce n'est ce qu'elle m'écrivait d'Antsirabé le 29 novembre 1954 qui mieux qu'un commentaire prouve la hauteur de vues de l'Homme d'État qui sait dans l'adversité dominer sa légitime rancoeur :

« De dramatiques machinations ont, hélas ! interrompu le contact entre deux amitiés qui firent leurs preuves. Elles ont creusé un immense fossé entre deux populations faites pour se comprendre et s'apprécier. A. quoi donc ont servi tant de sacrifices communs, scellés sur les différents champs de batailles _et gravés dans, d'admirables -réalisations ? Ce vide, qui se rapproche de jour.en- jour-du néant, pourra-t-on le combler ? Il ne dépend que de la France de relier avec sa tradition et tout redeviendra dans l'ordre, car, comme le disait Fénelon : « Ce n'est point un déshonneur pour" un prince - non plus que pour une nation - de désavouer et de réparer les injustices et les torts qui peuvent avoir été faits par ses sujets ».

Durant cette période, le peuple marocain se refusait à accepter le fait accompli devant lequel l'avait placé les apprentis sorciers. Les attentats se succédaient ainsi que les incidents. Les yeux des Français commençaient à s'ouvrir car ils pouvaient constater que les Marocains, même non politisés, faisaient bloc derrière l'Exilé. Je voudrais rendre hommage à l'Ambassadeur Grandval qui, le premier, prit conscience de la faute commise par la France et avec l'énergie du désespoir tenta d'amener le gouvernement prisonnier des lobbies à reconsidérer le problème du trône avant le 20 août. Hélas, il ne fut pas écouté et le Maroc connut les tragiques événements d'Oued-Zem et leur répression sanglante et aveugle. Écœuré, il démis­sionna. Tout va alors se précipiter. Par l'entremise de ses conseils, Maîtres Weil et Izard, Mohammed V fait remettre au gouvernement des propositions concrètes pour sortir de l'impasse. Bekkaï, Hadj Fatmi Ben Slimane et Moulay Hassan Ben Driss sont envoyés à Antsirabé, suivis d'une mission officielle composée du Général Catroux de M. Yrissou, Directeur de Cabinet de M. Pinay, Ministre des Affaires Étrangères. A la suite de quoi, le Souverain put quitter son exil pour rejoindre la France. Au Maroc, après le départ de l'usurpateur, la mise en place d'un Conseil du Trône, le ralliement du Pacha Glaoui, plus rien ne s'opposait au retour de l'Exilé sur son trône. A Paris, les négociations vont s'engager. Sa Majesté et le Prince héritier, d'une part, et M. Pinay, d'autre part, mettent au point la déclaration de la Celle Saint-Cloud qui, sous la formule de l'indépendance dans l'interdépendance, définit les rapports nouveaux entre les deux pays. Du jour où Sa Majesté prit pied sur le sol français, l'on assista au ralliement des pachas et caïds qui, manipulés par les services de la Résidence, pouvaient, mais un peu tard, exprimer leurs sentiments.

C'est dans ces conditions que le 16 novembre 1955, Sa Majesté et sa famille regagnaient leur pays. Il faut avoir vécu ces journées, avoir vu l'enthousiasme du petit peuple, celui des bidonvilles et des campagnes pour mesurer l'aberration et l'incohérence de la politique suivie depuis la guerre par les gouvernements successifs de la France, jouets des coalitions d'intérêts. Dès son retour, Sa Majesté eut à faire face à des tâches multiples d'autant qu'aux portes du Maroc, une guerre qui allait être impitoyable sévissait,­ Son premier soin fut de constituer un gouvernement dont Bekkaï fut le premier Président du Conseil et qui avait pour mission de structurer avec des nationaux l'Administration et de négocier avec la France, l'Espagne et les puissances signataires de l'Acte d'Algésiras, l'indépendance et la réunification du Maroc. Parallèlement, il mettait en place une Assemblée Consultative et-préparait une constitution''