MAROC - 18 avril 2000 - par KHALIL ZNIBER -Jeune Afrique extrait

Un mois de décembre particulièrement froid, suivi d'un trimestre sans la moindre goutte d'eau et des températures particulièrement élevées ont fini par planter le décor poignant d'une deuxième année consécutive de sécheresse au Maroc, pire que la précédente. Devant le spectacle désolant de leurs champs de blé jaunis avant terme, plusieurs paysans nous ont confirmé que la campagne avait pourtant bien démarré, avec des pluies bien réparties dans le temps et l'espace. « La sécheresse de cette année a été perfide, du jamais-vu. Tout ayant très bien commencé, les gens ont beaucoup investi et travaillé d'arrache-pied. Ce n'est qu'à la fin que les choses se sont gâtées. Généralement, quand l'année commence mal, on reste sur nos gardes et on s'engage moins. »

La baisse de la valeur ajoutée agricole est ainsi estimée à 27 % par rapport à la moyenne des cinq dernières années. Soit 9 milliards de dirhams (900 millions de dollars), correspondant à la perte de 4 millions d'hectares emblavés en céréales et légumineuses, c'est-à-dire 75 % des superficies consacrées à ces cultures. Le déficit fourrager équivaut, quant à lui, à 18 millions de quintaux d'orge. En termes d'emploi, la sécheresse se traduira par la perte de 52,5 millions de journées de travail.

Pour faire face à cette situation catastrophique, le gouvernement a adopté un ambitieux plan antisécheresse nécessitant une enveloppe budgétaire globale de 6,5 milliards de DH (650 millions de dollars), étalée sur quinze mois jusqu'à fin juin 2001.

La part du lion (4,2 milliards de DH, soit 65 % du total) ira compenser partiellement les pertes de revenus par la création d'emplois : ouverture de chantiers dans les campagnes pour employer une partie de la jeunesse rurale dans des activités valorisant les infrastructures (maintenance des réseaux d'irrigation, réhabilitation des pistes rurales, entretien des écoles, travaux forestiers, etc.).

Le sauvetage du cheptel absorbera 19 % des ressources. La fête de l'Aïd el-Kébir (mi-mars), qui a nécessité le sacrifice de quelque 5 millions de moutons, a eu pour effet positif de diminuer d'autant la pression sur les parcours de pâturage déjà très affectés par la sécheresse. Les 5 milliards de DH provenant de leur vente ont été réinjectés dans les campagnes, améliorant un tant soit peu la situation financière des paysans accablés.

Comme il fallait s'y attendre, le déficit pluviométrique, de 55 % en moyenne par rapport à la normale et de 70 % dans certaines régions, entraîne une baisse angoissante des réserves hydriques. Le taux de remplissage des quatre-vingt-seize plus grands barrages a été ramené à 44,9 %, contre 59,5 % à la même époque de l'année dernière, un niveau déjà médiocre. Si les villes ne sont par encore menacées de coupures d'eau, la situation est embarrassante pour l'agriculture « bour » (non irriguée) et l'approvisionnement en eau potable de certaines localités villageoises. Le plan de lutte contre les effets de la sécheresse prévoit donc le renforcement des équipements pour le transport de l'eau dans les zones pastorales, avec une enveloppe de 610 millions de DH au profit de 2 225 localités, soit 600 000 habitants.

En plus de sa durée et de son montant, ce plan se veut différent des précédents en s'inscrivant dans une stratégie à long terme (vingt ans) de modernisation de l'agriculture. La garantie, grâce à l'irrigation, d'une récolte annuelle minimale de 60 millions de quintaux de céréales pour briser la dépendance vis-à-vis du climat, l'extension des polices d'assurance contre la sécheresse, le triplement des crédits alloués à la recherche agronomique, l'achèvement d'une « cartographie agricole » attribuant à chaque région un indice intégrant les semences les mieux adaptées, les périodes optimales de culture, la profondeur des semis, les traitements des maladies et les méthodes d'irrigation d'appoint, si nécessaire, figurent parmi les chantiers largement entamés dans cette vaste mise en valeur. « Mais l'expérience montre que les mesures en faveur des campagnes sont détournées de leur objet. ... Il ne faut surtout pas que le drame d'une partie de la population se transforme en aubaine inespérée pour quelques véreux », écrivait récemment un journal marocain.

Avec environ 18 % du PIB, 30 % des recettes d'exportation et 40 % de la population active, l'agriculture demeure un des paramètres clés de l'économie du pays, qui continue ainsi d'être « tirée par le ciel ». Aussi, quelques jours seulement après l'annonce chiffrée de l'ampleur de la sécheresse par le ministère de l'Agriculture, le département de l'économie a révisé à la baisse les prévisions de croissance pour l'année en cours, la faisant passer de 6,4 % à 3 % !

Paradoxalement, alors qu'elles ne représentent que 13 % des superficies cultivées, les terres irriguées fournissent l'essentiel des produits alimentaires de grande consommation - légumes, lait, sucre - et donnent du travail à 1,65 million de personnes, dont 250 000 permanents. Elles génèrent 45 % de la valeur ajoutée agricole totale et contribuent pour 75 % aux exportations du secteur grâce à 150 000 ha, soit 2 % seulement de l'ensemble des terres cultivées.